23 novembre 2012

Hartford, CT


Il ne fait pas vraiment froid. Tu parviens à le ressentir, vaporeusement, bien que tu aies la nette impression d'avoir les os congelés par l'effroi que t'inspire cette maison. Et cette cuisine en particulier. J'éprouve précisément le même malaise, et sans avoir besoin de poser la question, elle s'impose dans nos regards réciproques : où sommes-nous et pourquoi sommes-nous ici?


Nous sommes attablés comme des géants à cette petite table et nous mangeons une étrange pizza au poulet et au brocoli avec des fourchettes en plastique. Manger nous rappelle que nous sommes toujours vivants.


Tu devines, comme moi, que les êtres qui habitent cet endroit n'existent pas vraiment. N'ont-ils pas essayé de nous le hurler, enfouis dans leurs douloureuses carcasses, grises et improbables? N'ondoyaient-ils pas plus qu'ils ne s'appuyaient sur le sol dans leurs lents déplacements, leur forme translucide, masse indistincte de brume épaisse, surnageant en venant à notre rencontre?


La maison de bois craque. L'obscurité ambiante luit en comparaison avec l'ombre qui grandit derrière tes yeux et derrière mes yeux... Nous savons que d'ici peu, la terreur aura achevé de consumer notre résistance. Puis nous craquerons aussi.


Et nous rirons d'un rire vorace, incontrôlable, chaotique... Cette maison est située à l'endroit où se trouve le milieu de la nuit. C'est là où nous perdrons la raison, au moment même où nous serons dévorés par tout ce qui ne vit que sous le couvert des ténèbres.

7 commentaires:

Guillaume Lajeunesse a dit...

Fabuleuse description.

Mais... ouate de phoque ? Où étiez-vous ?

Mlle Maria a dit...

C'est aussi la question que je me pose...

Alexandre Béland a dit...

Hartford, Connecticut : une ville en décrépitude, capitale d'un petit État de la Nouvelle-Angleterre. La cuisine que vous voyez sur la photo se trouve dans une grande maison angoissante qui s'appelle le Mark Twain Hostel, établissement géré par deux spectres asiatiques qui ont essayé de recruter mon pote Ben dans leur secte.

Mon camarade a lu ma description et confirme que ça s'est passé exactement comme c'est écrit.

Alexandre Béland a dit...

Notez que le mot «décrépitude» est entièrement relié à ce que nous avons vu sur place : des commerces fermés, abandonnés. Sauf que c'était un jour férié... Quoi qu'il en soit, cette cuisine et ce qu'elle nous a fait, on ne l'a pas imaginé.

Guillaume Lajeunesse a dit...

Deux spectres asiatiques, amusants...

Tu possèdes ce don unique de te mettre dans des sacrées histoires !

manon a dit...

C'est tellement bien décrit. J'en ai des frissons.

Alexandre Béland a dit...

Les spectres asiatiques... peut-être des yūrei?

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